Souffrance au travail : l'open space, espace impropre au travail humain


L’organisation en bureau paysager ou open space – faux anglicisme puisqu’en anglais on dit open plan (plateau ouvert) - consiste à faire travailler en permanence les employés les uns sur les autres : ils se voient, s’entendent, se sentent et, parfois même, se touchent, car il arrive qu’ils travaillent au coude-à-coude. Mais on peut se demander si l’open space n’est pas la « bétaillère du tertiaire », comme l'écrit Mathilda May dans sa pièce Open Space, tant il orchestre la promiscuité.



Dans sa pièce Open Space (2015), Mathilda May décrit sans dialogue le quotidien des employés de bureau en open space: ils crient, marmonnent, grognent, ricanent mais ne se parlent pas. L’affiche du spectacle montre les comédiens entassés dans un ascenseur qui les conduit « dans la cage de l’open space »[1].



L’open space est un espace de travail impropre au travail humain car il fourmille de nuisances sonores, visuelles, olfactives et kinesthésiques. Le brouhaha permanent et l’irruption intempestive de bruits empêchent de se concentrer et provoquent du stress. Tout exercice de la pensée est rendu pénible : la lecture, l’écriture, le calcul, la mémorisation ou la réflexion. Travailler dans le bruit réclame un effort redoublé d’attention qui ne peut manquer de générer une fatigue morale et physique supplémentaire. La présence des autres dans le champ visuel rend également difficile l’activité intellectuelle car elle divertit. Les multiples odeurs (transpiration, nourriture, boisson, cigarette, parfum, etc.) indisposent et le déplacement incessant des collègues à proximité et derrière soi provoque une gêne. « Fatigant, Céline, à speeder avec ses talons ! Clac, clac, clac. Elle fait du vent en passant. Ça stresse. [2]». Et ce ne sont pas que les sons et les odeurs qui se propagent plus aisément dans un open space, les germes également…


De multiples stratégies de fuite de l'open-space pour éviter la souffrance au travail


Tout se passe comme si l’open space était conçu pour interrompre en permanence l’exercice de la pensée, maintenir dans un état de gêne constante et stresser. Les pertes de temps y sont donc innombrables. A travers l’open space, l’entreprise fournit des motifs continus de distraction aux employés contre lesquels ils doivent lutter. Travailler dans un tel environnement demande un surcroît d’effort et d’énergie de leur part pour réaliser le même travail que dans un bureau personnel et fermé.


L’open space fatigue, induit une productivité du travail plus faible et use la santé physique et mentale. Comment expliquer autrement que la plupart des employés travaillant en open space adoptent de multiples stratégies de fuite de l’open space afin de réaliser leur travail convenablement ? Ils portent des boules Quiès, des écouteurs ou des casques de chantier, ils travaillent chez eux, à la cafète, aux toilettes ou dans tout autre endroit plus calme à leur disposition, ils réservent des salles de réunion pour travailler au calme, etc. Le baromètre Actinéo 2017 de la qualité de vie au bureau révèle que 57% des 1200 actifs sondés préfèrent, si on leur demande leur bureau idéal, un poste de travail attribué dans un bureau individuel fermé.[3]


L’open space produit également de nombreuses nuisances psychologiques et émotionnelles. Entrer dans un open space, c’est à la fois monter sur une scène de théâtre, descendre dans une arène et s’enfermer dans une prison panoptique[4]. La première nous somme de jouer la comédie, la deuxième de nous défendre, la troisième, d’échapper à la surveillance. On s’y sent vulnérable, exposé au vu et au su de tous, épié, surveillé, isolé et seul. L’open space donne l’impression d’être seul contre tous et génère indubitablement de la souffrance au travail. Alors on se « blinde » : on porte un masque, on se forge une armure et on utilise des artifices. L’open space exerce un contrôle social tel qu'il réclame en retour un contrôle de soi permanent et usant.


Peur et envie : deux émotions favorisés par l'open-space


Sur le plan émotionnel, l’open space présente l’inconvénient de favoriser la peur et l’envie. Outre le stress provoqué par les bruits et les déplacements, les sources d’anxiété d’origine psychologique sont légion : peur d’être espionné, d’être jugé, d’être envié, d’être moqué, d’avoir honte, d’être humilié, de dévoiler son intimité, d’être surpris en train de faire autre chose, d’être démasqué comme un imposteur ou un tire au flanc, etc.


De plus, le spectacle du travail et de la vie des autres éveille la curiosité et le voyeurisme ; il démultiplie les occasions de comparaison et, partant, d’envie, car comme le souligne Francis Bacon : « on ne porte envie aux autres qu’autant qu’on se compare à eux ; où il n’y a pas comparaison il ne peut y avoir envie »[5]. En excitant l’envie, l’open space attise la rivalité et la compétition et il favorise la dépression. Dans Le loup de Wall street de Martin Scorcese, on voit le héros Jordan Belfort passer un coup de fil à un client dans un open space et ses collègues s’arrêter de travailler les uns après les autres pour écouter sa conversation, captivés par son bagou. On sent poindre en eux une admiration teintée d’envie à moins que ce ne soit le contraire. L’open space rend les employés moins heureux au travail. De plus en plus d’études scientifiques le confirment.



Le paradoxe de l'open-space


L’argument principal en faveur de l’open space est financier. L’immobilier est généralement le deuxième poste de dépenses pour une entreprise du tertiaire après les salaires. L’open space permet d’augmenter d’environ 30% le nombre de postes de travail par rapport à une organisation en bureaux personnels et fermés. Mais ce meilleur « rendement moquette » se réalise au détriment du confort, de la santé et du bien-être des employés.


De plus en plus d’entreprises entrent dans la nouvelle phase de l’optimisation du rendement moquette : l’open space dynamique. Constatant que le taux d’occupation des bureaux n’est jamais de 100%, puisqu’une partie du personnel est en clientèle, en déplacement, en vacances ou en congé-maladie, certaines entreprises optent pour un nombre de poste de travail inférieur au nombre d'employés et proposent à ces derniers de jouer chaque jour au jeu de la chaise musicale. Chaque matin les employés se voient affecter un poste de travail suivant le principe du « premier arrivé premier servi ».


Le paradoxe de l’open space est qu’il réalise un certain idéal collectiviste dans l'univers libéral dans la mesure où il loge la secrétaire, le stagiaire, le cadre et le dirigeant à la même enseigne - au sens propre du terme - et que l’espace de travail paraît n'appartenir à personne. Mais c’est sa limite, car l’homme a besoin de s’approprier un espace, d’avoir un espace personnel dédié qui lui appartient, si ce n’est réellement, du moins, symboliquement. Il a besoin de détenir un territoire, d’avoir « sa » place pour se sentir appartenir, et ainsi « se sentir à sa place ».


Le bureau personnel et fermé est un espace protecteur qui garantit à tout employé les meilleures conditions de travail et qui favorise le sentiment d’appartenance à l’entreprise.



[1] https://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/18/dans-la-cage-de-l-open-space_1777656_3246.html

[2] Alexandre des Isnards, Thomas Zuber, L’Open Space m’a tuer, Allary Editions, Pocket, 2015, p.34.

[3] http://www.actineo.fr/article/barometre-actineo-2017-de-la-qualite-de-vie-au-bureau

[4] Un open space est une variante de la prison panoptique de Jeremy Bentham. Le philosophe de l’utilitarisme à l’origine de l’hypothèse de l’homo economicus avait imaginé un nouveau concept de prison circulaire où un gardien logé dans une tour centrale pouvait observer tous les faits et gestes des prisonniers enfermés dans les cellules construites autour de la tour, l’objectif étant que ceux-ci internalisent le sentiment d’être surveillé en permanence. Dans l’open space, chacun est le surveillant de tous.

[5] Francis Bacon, Essais de morale et de politique, IX.


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